L’aventure Encre & Plomb: atelier-musée vivant de l’imprimerie

Image imprimerie du XVIe siècle

Cette image qui est au coeur de notre message dit bien d’où nous venons: du temps de l’imprimerie traditionnelle. Au cours de cette longue période – plus de cinq siècles – la lettre était assise sur un fût de plomb stable et elle servait l’art et l’invention des graveurs, des fondeurs, des imprimeurs. Toute cette corporation vivait dans la recherche de la lettre idéale, celle qui favoriserait la lecture des textes.

Notre équipe d’Encre et Plomb se glisse dans cette longue histoire une pincée d’années avant l’entrée dans le troisième millénaire.

Peu de choses rapprochent notre aventure de celle de l’informatique sinon le lieu de naissance: un garage. En revanche tout les sépare. Chacun sait que l’invention surgie des garages californiens dans les années 1970 a rapidement dominé la planète, changé la vie de millions de contemporains. Mais bien peu savent que dans ses développements, le procédé a condamné la lettre en plomb à une mort silencieuse.


A cette conséquence inéluctable de l’invention informatique, nous avons fait serment de nous opposer de toutes nos forces. On va voir comment et pourquoi.

Bien sûr, on vous l’accorde, il y a disproportion patente entre la banlieue de Lausanne, siège de notre atelier-musée et la coruscante Californie. Une disproportion qui pèse des milliards de dollars. On ne compare pas une industrie dynamique jusqu’à l’excès et une poignée de professionnels bénévoles, déterminés à témoigner, sur leur temps et leur bourse de l’imprimerie traditionnelle et de la lettre en plomb? Celle qui allait mourir si notre équipe - et quelques rares autres essaimées en Europe - ne s’étaient mis en travers de sa chute.


Formellement c’est en 1999 que l’Association Encre et Plomb est née de la volonté commune à un petit groupe de compagnons réunis autour de Marc Zurcher, professionnel passionné de typographie. Précédant cette formalité, les ouvriers des premiers jours - Jean-Pierre, André, Bernard, Pierrick, Gaby – utilisaient déjà lettres et machines pour imprimer « à l’ancienne » d’abord dans un garage de Renens-Village, puis dans un local d’Ecublens.


Progressivement l’équipe prend conscience qu’elle devra dépasser le premier stade sympathique, celui des copains assemblés sans contraintes, pour répondre à une mission plus large, celle de témoigner des métiers de l’imprimerie traditionnelle. En quête de nouveaux locaux les compagnons identifient à Chavannes-près-Renens, dans un entresol de l’ancienne usine Perrier, un local assez vaste qui a servi à l’exercice du judo. La réhabilitation va prendre des centaines d’heures bénévoles mais le travail en vaut la peine. Et le 28 novembre 2003, tous les animateurs de l’atelier-musée se retrouvent dans un local plus vaste et plus clair que les précédents. Dans ce décor l’équipe va accueillir de nouveaux compagnons: Jean-Maurice, imprimeur spécialiste des encres, François, maître-relieur, enfin celui qui vous parle, d’abord typographe voilà une belle brassées d’années, puis longtemps journaliste avant de retrouver son premier métier au terme de ses années actives.

Image texte: lettrine

En forçant le trait on dirait que cette poignée de bénévoles réunis à l’enseigne de l’Encre et du Plomb bénéficient directement de la mauvaise conscience des imprimeurs romands. Déchirés à l’idée de jeter lettres en plomb ou antiques, machines à pression, ces professionnels ont préféré les confier à notre association. Leur bon réflexe nous a valu de recueillir un patrimoine important composé d’une dizaine de machines anciennes, allant du petit format à l’affiche mais aussi d’un bon millier de casses contenant des caractères de tout corps – c’est le mot de métier pour désigner la hauteur de la lettre – répartis en plus d’une centaine de familles.


De tout cela – de cette lettrine aussi qui a son histoire nous sommes les conservateurs diligents. De cette lettrine parlons-en. Elle a été dessinée et gravée en 1536 par Simon de Colines, le beau-père d’Henri Estienne, l’un des imprimeurs français les plus connus. Au fil des travaux elle a beaucoup servi ; pourtant elle est arrivée chez nous en excellente forme. Dans cette forme nous l’utilisons en tête d’un signet réservé à nos jeunes visiteurs. Et nous ne craignons pas de l’extraire de son casseau pour la présenter à ceux qui viennent nous voir.

Voilà donc comment par une série de détours qui fourniraient la matière d’une passionnante thèse de sociologie, l’histoire récente a donc fait de nous les héritiers de ce chef-d’oeuvre de gravure, de précision, d’invention: la lettre en plomb que le progrès condamnait à la poubelle.

Image texte: lettre Durer + Léonard de Vinci

Les images qui se succèdent sur l’écran disent l’importance de cet outil de savoir que fut la lettre en plomb. La première fut produite par un graveur italien travaillant sur un dessin de Léonard de Vinci, la seconde est signée Albrecht Dürer. A l’instar de la lettrine précédente, elles disent le dommage qu’il y aurait à négliger ces outils au profit d’une addition de pixels. Ceci posé, notre institution reste un paradoxe. Depuis une vingtaine d’années, plusieurs tentatives de créer un musée de l’imprimerie en Suisse romande, ont été engagées.


Quelques-unes avec des moyens financiers importants. Aucune n’a réussi à ce jour. En revanche notre petit groupe survit sans aide publique depuis plus de dix ans tirant sa force de son utilité. En répondant à des demandes nombreuses de documentation venant de la jeunesse comme du public et, prosaïquement, à des travaux exigeant la pression des anciennes machines là où l’offset se satisfait de l’effleurement, notre atelier-musée fait plus que de survivre. Il vit par le discours des « professeurs de lettres» et par l’engagement sans faille des compagnons imprimeurs.

Témoigner pour les jeunes

Ouverts aux leçons du passé, nous voulons en témoigner devant ceux qui sont nolens volens les enfants de l’ordinateur. Notre mission passe donc par la formulation des savoirs anciens et leur communication aux générations montantes. Depuis le début de cette année 2005, plusieurs centaines de jeunes, envoyés par la Haute Ecole Romande d’Art et de Communication (ERACOM), venant avec leurs professeurs et aussi de leur propre chef, ont souhaité recevoir un enseignement spécifique bâti à partir des connaissances accumulées par les compagnons de l’atelier-musée.


Ce travail de formation se poursuit auprès du public accueilli en notre atelier-musée chaque samedi. Il s’appuie sur une documentation spécifique qui appelle encore et toujours de nouvelles recherches.

Des demandes des conférences exprimées par les milieux intellectuels (Association des écrivains vaudois; Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud) viennent nous conforter dans l’idée de persévérer. Pour nous – et il convient de le faire passer à nos contemporains - l’événement représenté par l’invention de Gutenberg dépasse les limites d’un apport technique utile à une corporation pour prendre la dimension d’un changement profitable à toute l’humanité. Celle d’hier comme d’aujourd’hui.

Si l’on veut prendre la mesure de cette révolution, il faut remonter au milieu du XVe siècle, lorsque la reproduction des grands textes passait encore par des ateliers de manuscrits où des dizaines de scribes travaillaient jour et nuit à la construction d’un seul livre à la fois. La fin du monopole des clercs, l’irruption d’une corporation animée par des chefs d’entreprise remarquables, la multiplication rapide des outils, partant, du savoir, tient dans une image.

Rien de cela n’aurait été possible sans cet objet d’art façonné par cinq siècles de recherches et d’usages, la lettre en plomb qui a signifié longtemps le progrès.

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